LA NAISSANCE DU
LAC LEMAN
par
Olivier Gonet
Dr. es Sciences

Les
Préalpes vues par le peintre suisse
Alexandre Calame
1810-1865
dessin sur papier, 33 x 26, collection de l'auteur
La germination
Il y a deux cent cinquante millions d’années, le lac Léman et son ourlet de montagnes n’existaient pas ! En ce temps là, le Brésil, l’Afrique, l’Europe, l’Inde et l’Australie ne formaient qu’une seule et immense terre émergée :
Le continent de Gondwana.
Un point minuscule, perdu quelque part à l’horizon de ce continent gigantesque: la Suisse Romande et la Savoie couvertes d’une forêt primitive, spongieuse, exubérante et peuplée, notamment, de grands reptiles.
Mais comme toujours la nature évolue
constamment. D’une part le climat change, d’autre part,
le continent s’affaisse imperceptiblement.
A la
longue, au fil de millions d’années, l’océan envahit tout. Une mer gigantesque
s’étend jusqu’aux Indes, jusqu’à l’Himalaya.
C'est une mer profonde et instable.
Avec une extrême lenteur, ses fonds ne cessent d’onduler sous l’effet des bouillonnements infiniment puissants qui brassent les tréfonds du globe.

Le chaos originel
imaginé par O.Gonet
A certaines époques, des îles émergent brièvement en Suisse et en Savoie. Des petites îles de terre rouge, frangées de lagons verts et de corail. Le climat est provisoirement devenu de type tropical. Puis, elles disparaissent à nouveau, englouties sous les vagues pour d’autres millions d’années.
Pendant ce temps, des sédiments s’entassent lentement sur les fonds de la mer. Ce sont les résidus de la vie et de la mort dans l’eau. Une couche qui s’épaissit de un à dix centimètres par millénaire... mille à dix milles mètres d’épaisseur par cent millions d’années. Ces énormes couches de sédiments sont la matière première des futures Préalpes.
Car de nouvelles et formidables révolutions géologiques se préparent.
Il y a vingt cinq millions d’années, le fond de la mer commence à se soulever. Majestueusement , un pays tout neuf sort de l’eau, se développe, grandit...
Toujours plus haut.
C'est le sommet des Alpes.
Au cœur de la montagne en formation, un énorme noyau de granit. Un poing colossal venu directement des très grandes profondeurs incandescentes du globe.
Voici maintenant les Alpes dans toute leur jeunesse. Les hauteurs sont formidables : huit, dix, douze mille mètres... on ne sait pas très bien.
Mais d’où proviennent de pareils
bouleversements ? ...on ne sait pas très bien non plus !
L’effrayant chaos qui règne au centre de la planète est inimaginable : des bouillonnements monstrueux, des digestions colossales, des températures effroyables. Des tourbillons infiniment lents et puissants, animés par des surpressions diaboliques. Des explosions liquides dans un ralenti de millions d’années et dans une chaleur de milliers de degrés.
Et ce divin chaos est inaccessible aux hommes. Pour toujours.
Seule la fine croûte terrestre assagie, rafraîchie est solidifiée. Mais ce n’est qu’une peau très fragile, flottant comme un iceberg sur un enfer.
Elle flotte, elle se déchire, elle dérive, elle oscille, elle se gondole.
Parfois, une aspiration venue des grands fonds provoque un enfoncement local. Ce qui est entraîné trop près du monstre sous-terrain est liquéfié, recuit, transformé. En surface, une mer envahit la dépression.
Ailleurs, les grands courants chaotiques repoussent la croûte et font émerger de gigantesques bubons de cristal. Ce sont des îles, puis des montagnes, puis des continents.
La vie profonde de la planète est du domaine des Dieux. Ils sont infiniment puissants, ils obéissent à une logique bien difficile à comprendre!
Or donc, il y a vingt cinq millions d’années, le gigantesque bubon de granit alpin est poussé vers la lumière du soleil. Il porte sur son dos la masse de tous les sédiments déposés sur le fond de l’ancienne mer. Une couche de plusieurs milliers de mètres d’épaisseur, faite de sables et de vases pétrifiés par les temps. C’est aussi un extraordinaire cimetière marin contenant des quantités incalculables de cadavres d’animaux fossilisés. Et cette masse repose sur les plans inclinés crées par la pyramide de cristal qui est le cœur des Alpes. Alors, sous l’effet de la simple gravité, cette couverture de sédiments se déchire au sommet et glisse tout doucement sur les flancs inclinés de la pyramide. En glissant, elle ondule, elle se plie. Avec la lenteur de l’éternité, les pliures se couchent les unes sur les autres, se chevauchent, se chiffonnent, s’étirent, se bousculent, se dépassent pour venir enfin s’accumuler aux pieds de la pente en une formidable mélasse de roches tordues comme de la pâte dans les mains d’un petit enfant.

Ce sont les Préalpes !
L’apparente invraisemblance de cette histoire n’est liée qu’à la brièveté de la vie humaine qui est un impalpable flocon effleurant le fleuve gigantesque des temps géologiques. La compréhension que nous avons de notre planète est celle d'un insecte très éphémère dont la vie serait limitée à quelques fractions de secondes. En observant les vagues de la mer qui se froissent sur une plage, le malheureux animal les croirait immobiles. En regardant nos montagnes, nous commettons exactement la même erreur. Nous confondons une seule image d'un film avec le film lui-même
Dans la région lémanique, les nappes préalpines arrivent et s’accumulent sur des terrains assez fragiles car l’émergence des Alpes a fait vaciller longuement tous les alentours. La mer ne s’est pas retirée d’un seul coup. Elle a laissé derrière elle des lagunes, des étangs, des mers intérieures. Parfois, elle est même revenue lécher le pied du bubon alpin en voie d’érection. Ce n’est que tardivement qu’elle s’est retirée jusqu’à l’actuelle Méditerranée. Au fond de cette mer hésitante et peu profonde, se sont déposé des sédiments fragiles : la fameuse Molasse dont on a fait la cathédrale de Lausanne, le Flysch encore plus fragile et qui va jouer le rôle de lubrifiant.

La mer
"molassique" vue par le peintre vaudois
O.Gonet
huile sur toile 33 x 60 cm
Et c’est sur eux que repose maintenant l’énorme masse des Préalpes. Par endroits, ce support n'a pas résisté. Il s’est affaissé en formant une longue et profonde dépression.
C’est l’ébauche de la cuvette lémanique.
Si elle suit le pied des montagnes françaises, c'est que, dans la région suisse romande, le support a semble-t-il un peu mieux résisté.

Le poids incroyable des Préalpes françaises
vues par O.Gonet
huile sur toile (50 x 30 cm.)
En amont, cette cuvette est précédée par la
vallée du Rhône qui, elle, est une énorme déchirure : En s’écoulant sur les
flancs de granit, la couverture sédimentaire s’est cassée, en deux vastes
ensembles indépendants l’un de l’autre. Au nord, les Préalpes romandes, au sud
les Préalpes françaises, entre les deux, la vallée du Rhône depuis
Martigny.
Détail curieux, on trouve, entre les lèvres de cette déchirure, quelques écailles détachées et restées en arrière. C’est le cas, par exemple, de la charmante petite colline de St Triphon, aujourd’hui couverte de vignes et d'ombrages, si calme qu'on y entendrait ronronner les chats.
A l'origine, cette colline était une assez grosse proéminence de la vaste déchirure rhodanienne. Entraînée, depuis Dieu sait où, par sa montagne mère, elle s'est tellement frottée sur le fond de la vallée qu'elle s'est cassée et s'en est détachée. Ses derniers liens avec la montagne en mouvement l'ont bousculée et couchée sur le flanc comme l'épave d'un navire englouti.

Mise
en place de la colline de St Triphon
dans la vallée du Rhône
d'après H.Badoux
Ce détail, choisi parmi beaucoup d'autres, illustre bien la représentation animée qu'il faut se faire lorsqu'on admire la beauté des énormes masses Préalpines.
Regardez maintenant la forme générale du lac Léman, la morphologie des reliefs avoisinant, la direction de la vallée du Rhône. C 'est le résultat parfaitement logique de toute cette dramatique histoire géologique étalée sur des dizaines de millions d’années.
(voir aussi Documentation scientifique)

Morphologie
de la cuvette lemanique
par rapport aux Préalpes
Il y manque pourtant quelques détails : ceux qui seront sculptés par une nouvelle série d’extraordinaires catastrophes naturelles.
Les grandes glaciations.
A l’aurore des âges contemporains et pour une raison encore mal connue, le climat s’est brusquement refroidi dans tout l’hémisphère nord de la planète. Et ce phénomène bizarre a eu des conséquences terrifiantes.
Le petit glacier du Rhône, normalement contenu tout au fond de ses hautes vallées alpines commence à grandir. Il se gonfle, rampe, avance, bouscule devant lui un considérable amoncellement de pierres, de troncs d’arbres déchiquetés, de rochers, de boue. Toute la vallée se remplit de glace. Le monstre débouche maintenant sur le Léman. Il remplit complètement la cuvette, grandit encore jusqu’à venir buter sur les pentes du Jura. Cette fois, l’obstacle est trop haut mais les glaces continuent d’arriver. Elles s’entassent, s’accumulent et pour se libérer, se divisent en deux masses. L’une traverse Genève, arrive en France, dévale les pentes et s’étend si longuement qu’elle va jusqu’à toucher l’actuelle banlieue de Lyon. L’autre occupe toute la largeur du Plateau Suisse et s’écoule vers le nord. Elle ne s’arrêtera que dans la région de Soleure, en Suisse Allemande.
La mer de glace recouvre maintenant toute la Romandie !
Et puis, le soleil revient sur la terre. La
débâcle commence immédiatement.
Des effondrements de glace, des craquements de montagnes, des fleuves énormes. Lentement, majestueusement, le glacier se retire, remonte sa vallée, retourne dans sa montagne en laissant derrière lui quelques traînées de neige sale sur de la terre toute neuve. Très vite, les champs de boue refleurissent au soleil. Voici de la mousse, de l’herbe. Le printemps est revenu.
Mais ce n’est que pour quelques siècles ou quelques millénaires
Bientôt, les hivers se font de nouveau plus rudes, les étés plus brefs. Le glacier, un instant retenu dans les hautes Alpes redescend vers la vallée. Il avance, rabote, arrache toute trace de vie. Le voilà de retour sur le Plateau. Et c’est de nouveau la neige, les hurlements du blizzard, les grandes lèvres bleues des crevasses juste au-dessus de Lausanne ou de Genève. Et puis, une fois encore, le climat se réchauffe, le glacier retourne chez lui.
Puis il revient! Quatre fois en tout. Quatre vagues immenses. Quatre monstrueuses respirations, entrecoupées probablement d’épisodes plus modestes.
Et personne ne peut prévoir l’avenir. Un jour peut être les glaciations recouvriront encore toute la Suisse Romande !
A vrai dire, cette extraordinaire histoire est tellement dramatique qu’on a peine à l’imaginer dans le cadre aimable de nos paysages lémaniques. Et pourtant, ces douces collines inclinées sous des vignobles, ces tendres ondulations veloutées de sapins, ces longues plages piquetées de peupliers, ce sont les empreintes laissées par le monstre de glace. Une main gigantesque a griffé tout ce paysage. Mille cinq cent mètres d’épaisseur de glace a coulé, à flots continus, dans la cuvette lémanique. Comme la gouge d’un sculpteur, elle a creusé, gratté, comblé, raclé, érodé le vénérable plateau molassique affaissé sous le poids des Préalpes.
(De très grands savants se sont intéressés à toute cette histoire des Préalpes : M.Lugeon, E.Gagnebin, H.Badoux pour ne citer que les pionniers. Plus modestement, j'y ai moi- même consacré ma thèse de doctorat sous les ailes amicales de H.Badoux et de E.Poldini)
En se retirant, la dernière glaciation a laissé le Léman à peu près tel qu’il est aujourd’hui. Le soleil a fait revivre les plantes et les animaux. Une pauvre vie tout d’abord : rabougrie, tordue par les vents glacés qui soufflent encore sur les poussières de la débâcle mais une vie quand même qui s’accroche aux moraines, rampe dans les vallées, grimpe le long des rivières et des torrents. Une sorte de toundra nordique composée de quelques saules nains, de dryades, d’airelles. Bien sûr, les animaux sont aussi revenus : la perdrix des neiges, le mammouth, le loup.
Et puis le renne.
Et enfin l’homme, l’homme venu de l’Est lointain.
Quelques hommes seulement. Ils allument de grands feux à l’entrée des cavernes du Salève, dans les grottes du Scex, près de Villeneuve. A l’aide de silex, ils taillent des armes primitives, des bijoux rudimentaires. Ils dessinent avec du sang et du charbon quelques silhouettes d’animaux.
Très lentement, le climat s’adoucit encore. Le renne émigre de plus en plus loin vers le nord et, l’homme des cavernes lémaniques qui ne sait que chasser le suit. Alors le silence de l’abandon retombe sur les rives sauvages du lac.
Le calme originel
imaginé par O.Gonet
(huile sur toile 105x57 cm.)
Au même moment,, dans la lointaine Méditerranée, de grandes civilisations germent et fleurissent. En Égypte, en Babylonie, on invente l’écriture, on construit les premières grandes villes du monde chaldéen : Ur, Mari. Des cités brillantes, grouillantes et cruelles. Là-bas, on invente, on ose, on rit, on réfléchit, on jouit de la vie.
En Suisse Romande, quelques familles très misérables traversent à nouveau la grande forêt, redécouvrent le bord du lac et commencent la construction des premiers villages sur pilotis.
C’est le début de la longue et assez mystérieuse histoire des lacustres.
Voici le Pays de Vaud et la Savoie aux âges néolithiques. Voici des cerfs, des chevreuils qui détalent entre les chênes, les fayards et les sapins. Des chamois, des chèvres sauvages s’envolent par-dessus les coteaux. Des bouquetins, des élans viennent boire au bord du lac. Dans une clairière, voici une famille de sangliers, des aurochs.
Les premiers lacustres se sont battu contre l’ours brun et les loups. Ils ont défendu leur village et leurs provisions contre le renard, le blaireau, la fouine, la martre, le putois, l’hermine, la loutre et le chat sauvage venu d’Orient lui-aussi. Mais, la vie leur était quand même facile. La grande forêt fournissait quantité de petit gibier : le lièvre, le mulot, le castor, l’écureuil, le hérisson et dans le lac lui-même, à l’ombre des passerelles du village sur pilotis, les poissons.
Au fil paisible d’innombrables générations, la vie des hommes s’est lentement perfectionnée. Les premiers lacustres n’étaient que chasseurs et pêcheurs. Peu à peu, ils apprirent à déboiser pour cultiver. Les villages se sont multipliés. Chose curieuse, leur emplacement correspond à celui des petites villes actuelles : Cully, Lutry, Vidy, Saint Sulpice, Morges, Saint Prex, Rolle, Nyon Coppet, Les Pâquis, les Eaux-Vives, Nernier, La Coudrée, Thonon etc...
Dans les âges les plus florissants de la civilisation lacustre, certains de ces villages sont devenus très grands : La Morges lacustre fut habitée par une population de l’ordre de mille cinq cent âmes. Évidemment, les habitants d’une cité aussi importante s’étaient divisés en différents corps de métier, ce qui est considéré par les archéologues comme un progrès décisif dans l’évolution d’une société.
Il y avait le potier qui ignorait l’usage du tour mais façonnait l’argile de ses mains pour en faire des vases de toutes sortes. Il y dessinait des ornements rudimentaires : parfois simplement l’empreinte de ses doigts, parfois des chevrons, des croix, des croix gammées.
Dans la corne de cerf, le sculpteur lacustre taille des flèches barbelées, des hameçons, des harpons mais aussi des ciseaux et des peignes. Dans l’os, il polit des poignards, des poinçons. Dans le bois, il creuse des coupes, des cuillères, des faucilles. Le filateur connaît l’emploi du fuseau pour tordre le fil de laine. Le tisserand possède un métier primitif. Le charpentier ne construit pas seulement les villages, il sait aussi creuser d’admirables canots dont les plus grands mesuraient jusqu’à dix ou quinze mètres de longueur. A peu près la taille de nos yachts modernes sur le lac.

Le
petit monde des lacustres vu par
O.Gonet
huile sur toile 60 x 40 cm
Au siècle dernier, l’épave de l’un de ces grands bateaux lacustre se trouvait encore à moitié enfouie dans le fond du lac, au large de Morges. Vers 1820, quelques jeunes gens ont cru pouvoir le renflouer mais ils y ont mis tant d’énergie, ils ont tellement tiré que l’épave a finit par se casser en deux parties. L’une, abandonnée sur la plage, pourrit très rapidement sans laisser aucun souvenir. L’autre, qui était restée dans son lit de vase, se conserva parfaitement intacte. Avec mille précautions, elle fut renflouée en 1877 et confiée au Musée Archéologique de Genève.
C’est évidemment le plus vieux bateau du lac !
L’un des premiers archéologues à s’intéresser aux lacustres s’appelait Desor. Il se promenait un jour, au bord du lac, lorsqu’il rencontra une jeune fille qui portait au poignet un bracelet lacustre authentique. Il lui demanda naturellement d’où provenait son bijoux. Elle lui dit l’avoir trouvé sur la plage, entre deux galets et sans en deviner l’origine, lui a rendu spontanément sa fonction vénérable d’ornement raffiné.
Pauvres lacustres ! Les événements préhistoriques qui ont provoqué leur chute et leur disparition restent aujourd’hui encore inconnu,. en tous cas à ma connaissance.
(voir aussi Documentation scientifique)